Invasion Los
Angeles
John Nada vient d’arriver à Los Angeles. Il est ouvrier et cherche du travail ; il finit par en trouver sur un chantier de construction ; à la fin de la journée, un
de ses collègues, Franck, l’emmène dans un bidon-ville, refuge de déshérités dont s’occupe Gilbert. Très vite, Nada se rend compte que quelque chose de louche se trame dans l’église dont dépend
le bidon-ville, et que Gilbert est impliqué dans un étrange trafic. Le trafic en question repose sur des lunettes de soleil très spéciales, qui permettent de voir la réalité telle qu’elle
est : chaque publicité dissimule en fait des messages subliminaux destinés à contrôler l’humanité et à l’asservir, pour enrichir d’horribles aliens qui vivent ainsi parmi les hommes en toute
impunité. Mais Nada les voit à présent, et il décide de se battre.
Bien avant Matrix, ses coûteux effets numériques méga-tendance et sa musique super-branchée, Carpenter utilisait un postulat classique dans le monde de
l’anticipation : la réalité n’est pas ce qu’elle est, tout n’est que mensonge, et malheur à celui qui perçoit le monde tel qu’il est en vérité. Loin de surfer sur les modes des années 80,
plus tournées vers les Yuppies et les héros invincibles, et utilisant comme point de départ une nouvelle – – écrite en 1958 par Ray Nelson, Eight O’clock in the morning,John
Carpenter allait réaliser en six semaines de tournage et avec un budget dérisoire de 4 millions de dollars, l’un des films fantastiques les plus subversifs de l’histoire du cinéma
américain : They Live, Invasion Los Angeles.
The golden rule : he who has the gold, makes the rules.
Dès le début le ton est donné : un homme – John Nada (John Rien) – qui vient visiblement de voyager clandestinement dans un train de marchandises, erre, sac au dos, dans les
rues de Los Angeles ; il se retourne et contemple les gratte-ciels qui menacent de l’engloutir. Dans la rue des hommes se protègent de la pluie au moyen de cartons, d’autres traînent,
désœuvrés. Nous sommes dans l’Amérique des années 80, l’Amérique de Reagan, l’Amérique du bas, pourrait-on dire, l’Amérique des déshérités. (Tout au long du film, on verra des gens en situation
précaire, qui sont les héros de They live. La rue y est très importante, et Carpenter s’est appliqué à en capter l’essence, allant jusqu’à faire tourner de
vrais sans abris pour les besoins du film.) Sur le trottoir, un prêcheur noir et aveugle (un personnage au accents Macbethiens, de l’aveu de Carpenter lui-même) vitupère quelques badauds :
‘’Pourquoi vénérons-nous la cupidité ?’’.
Carpenter a beau se réclamer du capitalisme : ‘’Je suis un capitaliste (1). J’adore gagner de l’argent.’’, il n’en déplore pas moins le manque
d’idéalisme des années 80, leur matérialisme forcené et le consumérisme porté au rang de religion. Il ajoute d’ailleurs : ‘’J’adore mon pays. Je ne voudrais pour rien au monde vivre
ailleurs, mais cela ne veut pas dire que je ne peux pas le critiquer.‘’Nous étions portés par l’esprit de Kennedy’’, dit-il encore en parlant de sa génération,
‘’Tout ce qui reste aujourd’hui c’est l’argent’’.
L’argent pour l’argent, l’appât du gain, l’égoïsme, l’exploitation de l’homme par l’homme, la corruption, l’arrivisme, les inégalités sociales… Autant de fléaux dénoncés dans
They live par un John Carpenter très en colère en cette fin des années 80, vouées au mythe des Golden Boys et à l’avènement du Politiquement Correct et du
conformisme.
Au début du film, Nada est d’ailleurs un naïf qui pense qu’en suivant les règles et en faisant ce qu’il faut tout finira par s’arranger : ‘’Je crois en
l’Amérique ‘’ dit-il à Franck. Carpenter partage cette naïveté avec son personnage ; il croit en l’Amérique, ou tout au moins en ce que l’Amérique aurait pu
être. De nos jours, le réalisateur semble pourtant avoir abandonné tout espoir de voir la société évoluer dans le bon sens : ‘’On ne peut pas sauver le monde. On ne peut rien faire.
Rien.’’
Life’s a bitch, and she’s back in heat.
‘’Nos envies sont manipulées. Notre conscience est artificielle et s’apparente au sommeil. Notre intérêt personnel est notre seul but. La classe moyenne s’amenuise ; de
plus en plus de gens sombrent dans la pauvreté. Nous sommes leurs esclaves, ils nous élèvent comme du bétail. Les pauvres et les démunis augmentent sans cesse. La justice raciale et les droits de
l’homme n’existent plus.’’
C’est le message que diffuse la rébellion (dont le chef, Gilbert, est incarné par Peter Jason) en piratant le réseau hertzien de la télévision, outil de
manipulation des masses omniprésent dans They live. On la voit sans cesse, que ce soit en premier ou en arrière-plan, jusque dans le bidon-ville où Nada trouve un éphémère abri.
C’est ainsi que la télévision et les médias nous montrent la société de consommation et l’Amérique vues par Carpenter : le Mont Rushmore, un aigle à tête chauve (l’aigle
américain), un Indien qui danse, du rodéo, et pour finir des blancs qui jouent au basket-ball ; en une pub de trois secondes aperçue dans la devanture d’un magasin, le réalisateur résume
l’histoire de l’Amérique. Dans la rue, de l’autre côté de la vitrine, un noir , appartenant à la classe pauvre, ingurgite la bouillie médiatique qui le conditionne à subir sa condition sans se
révolter. Même après la destruction du bidon-ville par les forces de l’ordre (2), inféodées aux aliens, la TV fonctionne encore : l’outil ‘’d’ alién-ation’’ a été préservé.
John Nada n’a maintenant réellement plus rien : il est seul et sans ressources… Mais il commence néanmoins à ouvrir les yeux. Et il les ouvre tout à fait après avoir
trouvé l’une des paires de lunettes que fabriquent les rebelles : en lieu et place de ce qu’il croyait être la réalité, il voit à présent la vérité. A la place des publicités et de leurs
slogans, dans les journaux, sur les affiches dans la rue, à la télévision, partout, d’autres messages lui apparaissent :
Obéissez – Mariez-vous et reproduisez-vous – Pas d’imagination – Continuez à dormir – Ne contestez pas l’autorité – Ne pensez pas – Consommez – Dormez – Regadez la TV –
Soumettez-vous – Achetez – Honorez l’apathie.
Et enfin, sur les billets de banque : Ceci est votre Dieu. (3)
Dans le même temps, Nada découvre que les humains ne sont pas seuls sur la Terre : insoupçonnés, dissimulés parmi eux, des extra-terrestres contrôlent la totalité de
la planète et manipulent l’humanité pour leur plus grand profit. Après une fusillade et une réplique de légende (voir plus loin) Nada se retrouve traqué par les aliens. Il rejoint alors
les rangs des rebelles, accompagné de Franck qu’il a réussi – non sans mal – à gagner à sa cause. L’heure est venue de réveiller l’humanité, à coup de flingue si besoin est.
Tâche encore plus ardue qu’il n’y paraît, certains humains n’hésitant pas à collaborer avec les aliens afin de s’assurer une part du gâteau. Carpenter n’est pas
Michael Bay, et le manichéisme cocardier d’Independance Day n’est pas de mise ici. Certains humains trahissent leur race, séduits par la vie de château, et le
Président lui-même est un extra-terrestre, non un pilote de chasse.
Aujourd’hui, Carpenter regrette un peu le côté milicien qu’il a donné au personnage de Nada, même s’il reconnaît dans le même temps posséder lui-même des armes. Mais, plus
qu’un milicien, je ne peux m’empêcher de voir dans le personnage de Nada une préfiguration du mouvement zapatiste et altermondialiste qui devait voir le jour à l’aube du 21ème
siècle. ‘’La langue ironique et poétique des zapatistes a brisé beaucoup de schémas traditionnels de la Gauche, qui était devenue très sérieuse et assommante. Elle a montré comment on pouvait
changer le monde dans la joie, et aussi avec les armes à la main.[…] Nous avons toujours dit que ce n’était pas la dernière guérilla du vingtième siècle, mais la première du vingt et unième.
(4).
Au contraire de David Vincent, héros conservateur face aux Envahisseurs et à leur petit doigt raidi, John Nada ne se bat pas pour
préserver l’ordre établi et les fondements de notre société, mais bien pour en faire tomber les piliers et repartir de zéro. Dans Escape from L.A., Carpenter
apportera une conclusion magistrale en même temps qu’une solution radicale au problème, en permettant à Snake Plissken d’éteindre la totalité de la planète.
Le dénouement de They live, s’il n’est pas aussi extrême, n’en reflète pas moins la pensée de l’auteur, majeur tendu à la face de tout un système dans
lequel ne s’est jamais reconnu celui qui revendique son statut de rebelle à Hollywood.(5)
White line’s in the middle of the road. It’s the worst place to drive.
Si They live est aussi réussit, c’est sans doute parce qu’il a bénéficié, outre de l’honnêteté et du talent de Carpenter, d’acteurs qui s’y sont impliqués.
‘’I have comme here to chew bubblegum, and to kick ass… And I’m all out of bubblegum.’’(6). Cette réplique de légende fut écrite par Roddy Piper lui-même, qui s’investit
énormément dans le rôle de John Nada.
Avant de trouver la gloire grâce au catch professionnel et à son personnage de ‘’Rowdy Roddy Piper’’ (il arrivait sur le ring en jouant de la cornemuse), cet Ecossais né à
Glasgow a lui aussi galéré. Tout comme Nada, Piper a fugué à treize ans, a vécu dans la rue, et connu la faim et la précarité. Carpenter, qui ne voulait pas un acteur
trop lisse, mais un homme ayant connu ce que traverse John Nada, utilisa donc beaucoup d’éléments biographiques de Piper pour son personnage. Pour la petite histoire, on notera
que Carpenter est un fan de catch depuis son enfance et qu’il a même écrit, à l’âge de 15 ans, des compte-rendus de combats pour le magazine The ring.
Un combat, il y en a un dans They live, c’est la mémorable bagarre entre Nada et Franck (interprété par Keith David). Elle
débute à la trentième seconde de la cinquante troisième minute du film, pour s’achever à la cinquante neuvième minute. Carpenter voulait en faire une bagarre de rue, réaliste, sans démonstration
d’arts martiaux, en même temps qu’un hommage à l’Homme Tranquille de John Ford. Elle demanda environ deux mois de répétition entre Roddy Piper et Keith David (7),
et trois jours de tournage, avec parfois jusqu’à trois caméras tournant en même temps. Le résultat est à la hauteur de leurs efforts, et reste sans équivalent à ce jour, ce qui est valable
pour l’ensemble du film.
Au final, avec They live, Carpenter signait sans doute son œuvre la plus personnelle, la plus politiquement incorrecte, et la plus jubilatoire
pour le spectateur. En refusant les compromis, Carpenter a fait de ce qui n’aurait pu être qu’une modeste série B un film engagé, contestataire, qui, s’il fut à sa sortie un échec total, aussi
incompris de la critique que du public (8), est devenu avec le temps une pièce incontournable du cinéma fantastique, en même temps qu’une critique sociale qui nous apparaît aujourd’hui comme
tristement visionnaire et clairvoyante.
Jack Daniels
(1) Toutes citations de John Carpenter extraites du film documentaire de Sébastien de Sainte-Croix et du commentaire audio de John Carpenter et Roddy Piper sur le DVD de
They Live, édité par Studio Canal.
(2) They live a été tourné en 1988, mais la destruction du bidon-ville et le passage à tabac – qui ne laisse aucun doute sur son issue fatale
– du prêcheur aveugle par les forces de l’ordre renvoient directement aux images de Rodney King se faisant tabasser par la police et aux émeutes raciales en résultant qui secouèrent Los
Angeles en avril 1992, ou encore à celles de Watts en 1965. Carpenter semble bien devoir toujours devancer l’actualité : la violence urbaine de Assaut, pourtant réalisé en 1978, préfigurait
bien le climat de quasi-guerre civile que connaissent certains quartiers depuis les années 90 et l’apparition des gangs d’ados . Quant au président de Escape from L.A….
(3) Tous les plans qui nous montrent la vraie réalité au travers des lunettes de soleil sont en noir et blanc, et Jim Danforth réalisa de
superbes peintures sur verre pour chacun d’entre eux.
(4) Sergio Zulian, dans le Courrier International du 8 janvier 2004.
(5) Pour définir les rapports qu’il entretient avec le système Hollywoodien et avec les critiques de cinéma, le réalisateur se compare au personnage de la nouvelle The
Outsider (Je suis d’ailleurs) de H.P. Lovecraft, narrant l’histoire d’un homme qui revient chez lui et voit tout le monde s’enfuir en hurlant. L’homme ne réalise qu’à la fin de la nouvelle
la raison de cette terreur, quand il regarde dans un miroir, pour y voir un monstre hideux et repoussant. Fait amusant, Carpenter se trompe de titre et parle Du rôdeur sur le seuil, mais les
détails qu’il donne de l’histoire ne laissent aucun doute. Autre référence à Lovecraft, le scénario de They Live est signé Franck Armitage, un des pseudonymes de Carpenter. John T. Chance en est
un autre, qu’il utilisa en tant que monteur sur Assaut.
(6) Je suis venu ici pour mâcher du chewing-gum et pour botter des culs… Et j’ai plus de chewing-gum.
(7) Keith david avait déjà été dirigé par Carpenter dans The Thing, dans lequel il incarnait Childs, seul survivant avec McReady.
(8) Phénomène auquel le réalisateur est habitué : The Thing, Jack Burton dans les griffes du mandarin (Big Trouble in Little China) subirent le même sort.